LE RETOUR
DU VETERAN

30 Novembre 1944: le village de Kintzheim (Alsace-France) est libéré par les troupes américaines.

 

18-21 août 2009: soixante cinq ans après, Cewin Johnson, un des libérateurs revient sur les lieux de ses combats

 Traduction des propos enregistrés par Cewin Johnson

 

 

« Le 25 novembre 1944 nous avons attaqué le Col de Ste Marie .. aux-Mines. Du haut de la montagne nous avons aperçu des soldats allemands refluer à bicyclette vers la vallée. Trois compagnies ont aussitôt attaqué et pris la ville; celle à laquelle j'appartenais se trouvait au centre et a  eu l’ l'honneur, par la suite, d'une citation à l'ordre de la Division.  

Le lendemain, 26 novembre, nous avons progressé vers Ste Croix-aux-Mines ; de là, nous nous sommes engagés dans la forêt, en direction du Haut-Koenigsbourg, où nous sommes arrivés le soir du 27 novembre.

Après quelques heures de guet, je me suis glissé vers l'entrée du château et, avec la crosse de mon fusil, j’ai frappé quelques grands coups sur l'imposante porte en bois. J'ai braqué mon arme  dans l'ouverture où apparut soudain un homme âgé: c’était un. Alsacien, gardien du château, qui s'adressa à moi dans sa langue.

Nous avons passé les nuits du 27 et du 28 novembre au château, Il y faisait tellement froid que nous avons décroché les tapisseries des murs pour nous y enrouler. Bien plus tard, en me remémorant ces moments, j'ai pensé que cet acte aurait pu avoir des conséquences fâcheuses pour nous, car c'étaient des tentures de grande valeur et nous avions rendu compte de nos faits à nos supérieurs.

 

(Le jeudi matin! 20 août 2009, nous avons visité le château du Haut-Koenigsbourg avec Cewin, qui se présenta à notre guide du jour comme un des premiers occupants américains du château au moment de la Libération, en novembre 1944 ; celle-ci, visiblement au courant du passé récent du monument, s'exclama dans un anglais parfait, un large sourire aux lèvres : « Ah ! C'était donc vous qui avez arraché nos belles tapisseries / ... »)

Après avoir passé deux nuits au château, notre section, composée d'une vingtaine  d'hommes, fut envoyée en éclaireur en direction de Kintzheim. Il s'agissait de garder le contact avec; l'ennemi et de reconnaître quels étaient ses moyens de défense.

Au cours de notre descente vers la plaine, des soldats allemands en assez grand nombre nous ont encerclés. Nous nous sommes terrés dans les fourrés; je me souviens avoir creusé, en pleine nuit, un trou assez profond pour m'y réfugier.

 

 

 

 

 

 

 

Au petit jour, je vis un officier allemand dont le comportement singulier me donna l'impression qu'il était fou: il bondit sur un tas de bois et lança à notre intention: «Rendez-vous, espèces de gangsters de Chicago! » Nous n'avons pas tiré pour ne pas révéler notre position.  Un peu plus tard dans la journée, un char américain qui descendait par la route tira à la mitrailleuse vers la ligne de défense allemande qui se replia dans le village de Kintzheim.

Quant à nous, nous avons poursuivi notre marche vers le village, Evitant l’entrée principale côté ouest, nous avons contourné l'agglomération par le sud et avons pénétré dans un parc qui s'étendait autour d'un grand manoir. Nous ne nous sommes guère attardés dans cette demeure. Je me souviens seulement d'une porte  à l'arrière et de deux grandes pièces au rez-de-chaussée. Ensuite nous avons progressé vers le village. J'ai été envoyé comme éclaireur vers le centre.

Je me suis faufilé prudemment de cour en cour,  d'abri en abri, en direction de l'église lorsque j'aperçus soudain un énorme char allemand, arrêté devant la maison devenue, depuis, l'hôtel-restaurant Jenny ; le canon de ce char était braqué vers la sortie sud et un homme debout: dans la tourelle pointait son fusil vers la cour tandis qu'un officier allemand à proximité lui lançait des ordres. Je rebroussais chemin et retournais, le plus discrètement possible, en courant, auprès de ma section dans le manoir. Encore sous le choc de la vision de l'impressionnant char ennemi, je fis en balbutiant le compte rendu de ce que j' avais découvert à mon supérieur. Longtemps après encore mes camarades évoquaient en riant les bégayements d’alors dus à mon  émotion.

Au bout d'une heure environ, nous décidâmes de quitter la demeure par l'arrière, Après avoir traversé quelques champs, nous sommes arrivés près d'un grand fossé  dans lequel nous nous jetâmes. Mais une fusillade éclata; les Allemands nous arrosèrent copieusement de balles, Ma section, derrière moi, compta trois morts et plusieurs blessés dans ses rangs , l’un des tués était mariés et père de deux enfants. A l'issue de la guerre j'ai rendu visite à sa veuve pour lui parler de son mari et lui relater les circonstances de sa mort.

 

J’ai avancé en rampant dans le fossé, au bout duquel deux Allemands, qui se tenaient d'abord au bord de la route, prirent la fuite. Je pense que ce chemin correspond à l’actuelle rue des Africains. Alors que j’avais progressé d’environ 100 mètres, mon Lieutenant m'ordonna d'avancer encore d'une centaine de mètres et d'explorer une maison proche, Je fis le tour de la maison et découvris un hangar au fond de la cour. J'y aperçus des traces de pas qui me semblaient révéler la présence de soldats ennemis. J'ouvris avec précaution la porte en bois, ma carabine pointée vers l'intérieur mais n'y trouvais personne. Mes camarades, au nombre de dix environ s'approchèrent également et nous pénétrâmes dans la maison. La nuit tombait; dans l'obscurité nous avons traversé la rue, un à un, pour fouiller la maison en face : nous y avons trouvé un vieil Alsacien qui avait visiblement trop bu, Nous avons vite compris qu'il était ivre. Il était bruyant et ne cessait de réclamer à manger; nous avons dû l'obliger à se taire et à se tenir tranquille. L'un d'entre nous monta à l'étage et, à travers les volets entr'ouverts, il aperçut, non loin de là, un char allemand. L'un après l'autre, nous avons retraversé la rue pour rejoindre la première maison. Nous percevions les allées et venues des Allemands un peu plus loin. J'ai prié toute la nuit pour qu'ils lèvent le camp. Ma prière fut exaucée puisque au petit matin ils avaient disparu.

 

[Note : Parallèlement à cette progression vers l'Est du village, une autre section américaine s'engageait en direction de l'actuelle rue du 30 novembre avant de pénétrer dans celle qui s’ appelle aujourd’hui la rue des Américains. La grange de la famille Georges Rauscher prit feu suite à des tirs d'obus. Il y eut d'âpres combats de rue et des soldats tombèrent des deux côtés.]

 

Le 1er décembre au soir, nous quittâmes Kintzheim pour nous diriger vers Sélestat Après avoir pris Sélestat, du moins la partie de la ville à l'ouest de l'Ill, nous avons été envoyés vers la poche de Colmar, à Mittelwihr plus exactement, Nous y avons combattu jusqu'au 23 décembre. Ensuite nous avons été transportés dans la région de Strasbourg, plus tard à Bischwiller où nous avons livré bataille jusque fin janvier, voire jusqu’au 2 ou 3 février.

 

Ensuite nous avons été transférés à Oberhoffen, village en ruines, pris, perdu et reconquis a plusieurs reprises par nos troupes. Les maisons n’avaient plus ne toit et le village était totalement détruit. Le 10 février, nous avons attaqué une nouvelle fois les Allemands ; nous les avons acculés au bout d'une rue mais comme ils refusaient de se rendre, des combats acharnés eurent lieu là aussi. Soudain, brutalement, un obus nous a décimés : un camarade a perdu ses deux jambes, un autre une jambe, moi j'y ai laissé mon bras gauche, d'autres camarades s'en tirèrent avec des blessures légères.

Il était quatre heures de l'après-midi, lorsque j’ai été blessé. Nous avons été transportés aussitôt vers un hôpital de campagne où j'ai passé quatre jours, avant de me retrouver à Nancy dans une ancienne école transformée en hôpital par l'armée américaine. De là, nous avons été conduits à Marseille où nous sommes restés jusqu'au 28 mars, jour où j'ai embarqué pour retourner aux Etats-Unis. Je suis rentré à la maison le 30 avril 1945,

Par la suite je suis revenu à plusieurs reprises en France, je suis venu deux fois il Kintzheim. La première fois, c'était en 1972, la deuxième fois en 1994 mais je n'ai pas réussi a y etablir des  contacts; J avais erré en vain devant ie grand portail, malheureusement fermé, du manoir à la sortie Sud du village. En 1994, à l’occasion du 50ème anniversaire du débarquement -le D-Day- j'etais revenu en France avec 30 autres vétérans et notre périple nous avait conduits alors entre autres à Kintzheim. Nous nous étions également rendus à Oberhoffen, en Allemagne, en Autriche, sur les lieux où notre compagnie avait combattu pendant la guerre. Il faut que je précise que notre compagnie avait débarque le  15 aout 1944 près de Saint-Raphael d’où nous avons gagné, par nos propres moyens, les Vosges et l'Alsace en passant par Lyon.

 

 

 

J'aime toujours revenir en Alsace, c'est ma terre de prédilection. Nous avons déjà été reçus par le maire d'Oberhoffen ainsi que par celui de Ste Marie-aux-Mines. Et maintenant j'ai eu la chance de rencontrer ce cher Alphonse et Simone et j'espère bien revenir un jour. Ils nous ont permis de passer trois journées inoubliables. Merci à eux. Et pour finir nous allons écouter Alphonse qui va nous interpréter sur son banjo, le même qu'il y a 65 ans, «You are my sunshine ». Nous allons chanter ensemble cette chanson qu'un soldat américain lui avait apprise en décembre 1944 et qui est devenue notre hymne fétiche. »

[Et sur la cassette, comme lors de ces soirées mémorables de décembre 1944, lorsque les G.I.s rentraient fourbus des combats sur le front sélestadien, on entend un vétéran américain et son ami alsacien chanter, au rythme du banjo, cet air qui rappelle de manière lancinante la nostalgie des jeunes soldats, leur héroïsme et la fraternité qui les a réunis.

 

Texte retranscrit par Eliane Bernhard d'après la traduction orale de Geneviève  Tempé