Jamais général français n'avait eu à exercer un commandement aussi insolite ni aussi périlleux. Contacté par la Résistance au mois d'août 1942, il est nommé en novembre à la tête de l'armée secrète par le général de Gaulle. Arrêté en juin 1943, il sera déporté au Struthof puis à Dachau où il sera exécuté. Ce destin tragique, il l'a pressenti quand le capitaine Frenay, créateur de Combat, le plus important des mouvements de la Résistance, vient le trouver dans sa retraite de Bourg-en-Bresse: « N'est-ce pas dans la vocation d'un officier d'accepter le danger ", lui dit le général de division en retraite Charles Delestraint. Il a soixante-trois ans. Saint-cyrien, capitaine en 1914, prisonnier qui a passé quatre ans en captivité, séduit par l'emploi des chars de combat, il a commandé en 1940 un groupement cuirassé dans lequel sert un certain colonel de Gaulle qu'il connaît et estime depuis qu'il l'a eu sous ses ordres en 1936 à Metz.

Dès qu'il apprend que le général Delestraint, choisissant le pseudonyme de Vidal, accepte de prendre la tête de l'armée secrète, son ancien subordonné qui se trouve maintenant être son supérieur lui écrit de Londres: « Mon général, on m'a parlé de vous ... J'en étais sûr! Il n'y a rien à quoi nous attachions plus d'importance qu'à ce dont nous vous demandons d'assurer l'organisation et le commandement. Personne n'est plus qualifié que vous pour entreprendre cela. Et c'est le moment! Je vous embrasse, mon généraI. Nous referons l'armée française! " Cette lettre date du 22 octobre 1942.

L'organisation et le commandement? Delestraint-Vidal va avoir presque tout à innover. La future armée secrète ne regroupe encore que les formations paramilitaires de trois mouvements, Libération, Franc-Tireur et, surtout, Combat, qui existent principalement en zone libre. L'idée de beaucoup est de garder cette armée future de la Résistance en réserve pour le jour J et de ne pas la compromettre auparavant par des actions téméraires et coûteuses. Ce n'est pas l'avis des FTP, les francs-tireurs partisans d'obédience communiste. Le général Delestraint sera assez porté à admettre en la matière le point de vue des FTP, tant il a d'impatience à se battre. Mais il n'en reste pas moins un officier de tradition assez peu préparé au combat clandestin. Il commence donc par recruter un état-major qu'il organise en quatre bureaux, comme dans l'armée régulière. Il conçoit le commandement de l'armée secrète comme unique et centralisé, ce qui est une vue forcément irréaliste en raison des circonstances. Et s'il est favorable à une bonne entente avec les FTP, il n'en désire pas moins que les volontaires de l'AS, de plus en plus nom­breux maintenant que les réfractaires au service du travail en Allemagne se transforment en maquisards, soient encadrés par des cadres de carrière provenant de l'armée d'armistice et pas­sés souvent du pétainisme au giraudisme sans avoir jamais été gaullistes.

Rapidement, le général Delestraint va avoir un rôle d'inspecteur plutôt que de commandant en chef. Il se rend notamment dans le Vercors où il entérine le plan tendant à transformer le mas­sif en une sorte de citadelle inexpugnable pou­vant rassembler des milliers de combattants. Un séjour à Londres lui permet un contact direct avec de Gaulle. Désormais il va travailler la main dans la main avec Jean Moulin, le chef du CNR, le Conseil national de la Résistance. Leur des­tin sera tragiquement semblable. Le général Delestraint, se trouvant à Paris, est arrêté à une station de métro le 9 juin 1943, en compagnie d'un de ses officiers.

L'armée secrète est décapitée.

A l'issue de la réunion qui se tient à Caluire, dans la banlieue de Lyon, pour évoquer son arrestation et pourvoir à son remplacement, la police allemande arrête tous les participants, à commencer par Jean Moulin. « Max » succom­bera aux sévices avant même d'être déporté en Allemagne. Quand à « Vidal ", déporté au camp de Dachau, il sera exécuté par ses gardiens le 19 avril 1945, peu de temps avant la libération du camp par les troupes américaines.

Quand le capitaine Frenay au cours d'une liaison à Londres avait dit au chef de la France libre ses inquiétudes concernant le général Delestraint : « Puisse-t-il s'adapter à la vie clandestine et à un commandement qui a peu de rapport avec celui d'une division blindée "...de Gaulle répondit seulement: « Il s'y fera »

Insigne de la promotion ESM Général Delestraint

Charles Antoine DELESTRAINT

Le chef martyr de l'armée des ombres.