Le sentier des Passeurs : l'histoire en marche

Commentaire tiré du récit de Jean JEROME, Vice-Président du Comité de Schirmeck du Souvenir Français et guide bénévole du Sentier des Passeurs

Ce sentier thématique illustre un épisode particulier de la Deuxième Guerre Mondiale, lié en partie à la situation géographique de la Vallée de la Bruche.

Dès juin 1940, l'Alsace fut annexée par les Allemands et la frontière rétablie sur la ligne de crêtes comme en 1871 après la défaite de Sedan. La frontière était surveillée par des patrouilles allemandes en liaison avec les policiers de la Gestapo en zone occupée. Le territoire du Bas-Rhin se trouvait dès lors dans le Reich allemand comme zone annexée et les Vosges en France, dans la zone occupée par l'armée nazie (zone nord). Cette ligne est actuellement la limite entre les départements du Bas-Rhin (région Alsace) et des Vosges (région Lorraine).

Les personnes voulant fuir l'Alsace étaient des prisonniers évadés, soldats ou civils, et surtout des Alsaciens "réfractaires" qui ne voulaient pas se soumettre aux exigences de l'administration nazie : service du travail obligatoire, incorporation dans l'armée allemande, adhésion aux principes du parti national-socialiste. Les Alsaciens, considérés comme des citoyens allemands, étaient soumis aux obligations administratives du Reich et risquaient de sévères sanctions en cas de refus.

Les passeurs prenaient de grands risques, pour eux et leurs familles et si tant de fugitifs ont pu franchir la frontière, ils le durent au courage de ces hommes téméraires pour qui la forêt et la montagne n'avaient pas de secret.

L'itinéraire actuel suit en partie le sentier des passeurs de l'époque entre Salm et Moussey.

Un parcours entre nature et histoire

Non loin de là, à l'initiative du Comité de Schirmeck du Souvenir Français, en 2001, une stèle en grès de Champenay a été érigée à la mémoire des passeurs et aussi des prisonniers et prisonnières qui avaient construit le chemin lors de la 1ère guerre mondiale. Le sculpteur Raymond Keller de Molsheim s'est investi généreusement dans l'élaboration de cette stèle.

Après la borne, aujourd'hui limite entre l'Alsace et le département des Vosges, le sentier traverse une vaste étendue déboisée dominée par l'abri de la Haute Loge, point culminant de la randonnée (933 m), puis, dans la descente vers Moussey, il traverse une belle forêt primaire où se mêlent hêtres, bouleaux, houx, alisiers et sorbiers dans un grand chaos rocheux.

 

A gauche du chemin, au dessus de l'endroit où habitait la famille Odille, une plaque commémorative rend hommage à cette famille de fermiers qui aidait les fugitifs et périt en déportation pour ses actes de résistance.

 

Le sentier passe non loin du ruisseau Rabodeau (les pierres rabotées par l'eau) avant d'atteindre le village de Moussey. En raison des précautions à prendre, six heures de marche étaient nécessaires pour parcourir les 14 kilomètres séparant la maison forestière de Salm de Moussey

Le monument de la déportation et les nombreuses plaques commémoratives avec les noms des personnes mortes dans les camps ou par suite de représailles de l'armée nazie, témoigne de l'engagement courageux des habitants de ce village frontière.

 

 

On les imagine facilement, silhouettes furtives se faufilant entre les arbres, silencieux, le pas léger et le cœur battant la chamade… Le cinéma nous a familiarisés avec ces scènes de fuite, on connaît l'angoisse des personnes en danger, prisonniers ou réfractaires. Mais qui étaient ces passeurs conduisant des fuyards de l'autre côté de la frontière pour revenir tout aussi discrètement dans leur village ?

Civils, ces hommes prenaient, au nom d'une certaine idée de la liberté, le risque d'être capturés et fusillés par les soldats allemands en rendant service à des gens qu'ils ne connaissaient souvent pas.

Le réseau dense de sentiers formait un véritable labyrinthe risquant à tout moment de ramener les fugitifs à leur point de départ. Il fallait connaître la forêt, les sentiers, savoir où patrouillaient les soldats allemands, s'assurer la complicité d'un garde-forestier (celui de Salm), d'un employé de mairie (celui de Moussey), ne pas éveiller l'attention des voisins ou des collègues de travail et faire comme si tout était normal alors que tout était compliqué et dangereux.

Certains ont témoigné, bien des années après la fin de la guerre, de leurs activités de passeurs sur l'itinéraire entre Salm en Alsace et Moussey en Lorraine. Dans la Vallée de la Bruche, M.Leypold père et son fils, Hubert Ledig et Michel Ferry faisaient partie de ces hommes durant la guerre. La chronique retient aujourd'hui leurs noms parmi d'autres car, grâce à eux, le "Sentier des Passeurs" est devenu un parcours de mémoire, un hommage au courage patriotique bien plus qu'un simple but d'excursion.

Portraits de passeurs, contrebandiers de liberté…

Le Sentier des Passeurs est balisé (chevalet bleu) par le Club Vosgien à partir de la Maison Forestière de Salm (631 m) et emprunte la "Route des Allemands". Cette route forestière a été construite par des prisonniers polonais et russes durant la Première Guerre Mondiale alors que l'Alsace était allemande.

Dans le sous-bois, le chemin rejoint le Sentier des Framboises non loin de la Roche de la Chatte Pendue (une traduction fantaisiste du patois local : chète pentue = fort à pic). Le chemin monte en pente douce jusqu'à la borne frontière. Cette borne marquait la limite entre l'Alsace, annexée par les Allemands, et le territoire français.

Des bornes de grès rose, mises en place après la victoire allemande de 1871, traçaient la nouvelle frontière sur la crête, marquées d'un F pour la France et d'un D pour l'Allemagne. En 1918, après le retour de l'Alsace à la France, l'administration française récompensa ceux qui martelaient le "D" de Deutschland apposé sur une des faces. En 1940, les bornes retrouvaient leur vocation initiale de frontière entre l'Alsace annexée au Reich et la France occupée.

Jean JEROME (au premier plan) et Hubert LEDIG à ses
côtés, tous deux face au groupe, c'est le rendez-vous donné pour le
départ de la randonnée à la maison forestière de Salm.

Tout le groupe regardant le paysage, c'est le premier arrêt sur le
Sentier.